LE BILLET N° 26. SI J’OSAIS ME PERMETTRE…

La Bourse et la Santé : Un beau cadeau de Noël…

 

Vous l’avez remarqué : on ne parle plus de la Sécu. La pétulante Roselyne nous a tous convaincus, il n’y a plus de problèmes. Ou, s’il en reste encore, ils seront résolus par la prochaine loi. HPST : Hôpital, patients, santé et territoires. Le bonheur est tout près. Passons à autre chose. Au diable la Sécu, mieux vaut parler de la Bourse. C’est quand même plus bandant…

Ma nouvelle expertise…

Il faut bien qu’un pauvre ancien directeur de caisse occupe les moroses journées de sa triste retraite. Oui, la Sécu c’est bien, mais la Bourse c’est mieux, pour tromper son ennui. Alors je m’y suis mis. Et, puisque c’est Noël, je veux faire un cadeau à mes douze mille lecteurs et les faire profiter de ma fraîche expertise. En guise de gratitude pour leur fidélité. Pour s’intéresser à mes ratiocinations, ce sont sûrement des gagne-petit, presque des moins que rien. La preuve : sauf trois originaux, aucun n’est directeur de caisse. Ils tiennent leur revanche, s’ils lisent ce qui suit. Voici donc mon histoire, qui vaut son pesant d’or, le mot n’est pas trop fort. Et suivez mes recettes, c’est le cas de le dire…

Un choix éthique…

En octobre dernier, j’eus une Révélation, dont l’origine divine ne me fit aucun doute : le moment était venu, il fallait jouer en Bourse ! Et la Voix chuchota qu’il fallait être honnête, pas faire n’importe quoi. Rester dans la Santé, penser au bien d’autrui. Je choisis donc trois laboratoires pharmaceutiques. Un choix éthique, en somme : TRANSGENE, EXONHIT THERAPEUTICS et NICOX. Trois firmes généreusement engagées dans la recherche pour découvrir des médicaments innovants susceptibles de combattre efficacement quelques fléaux planétaires du genre cancer, Alzheimer, Parkinson, glaucome, démences vasculaires et autres scléroses amyotrophiques, sans oublier les douleurs arthrosiques. Du développement durable…

J’y mis tout mon pécule…

Au lieu de gaspiller mes maigres quatre sous dans des futilités, j’allais les investir à de plus nobles fins. Exaltante perspective ! J’y mis tout mon pécule, amassé tout au long de trente ans de carrière : près de six mille euros ! Répartis en trois parts : 285 actions de TRANSGENE à 7 € l’unité, le 7 octobre ; 920 d’EXONHIT à 2,17 € le 10 octobre et 470 de NICOX à 4,25 € le 24 du même mois. Pas tout dans le même panier, c’est le premier conseil… Notez bien le total, il a son importance : 5 988,50 euros.

Je pris mes bénéfices…

Le 24 novembre, les résultats de l’étude clinique de phase III sur le naproxcinod, le candidat-médicament phare de NICOX sont publiés : ils sont positifs. L’action explose de 150 % en quelques jours. Soucieux d’en tirer un bénéfice susceptible de servir à d’autres grandes causes, je vends mes titres à 10,60. Plus-value : 2 984,50 …  Le même jour, TRANSGENE annonce que l’objectif principal de la première étape de l’étude de phase II avec son produit d’immunothérapie TG 1042 a été atteint. L’action s’envole en peu de temps. Toujours mû par mon louable souci, je vends à 11,60 le 11 décembre. Plus-value : 1 311,00 €. Puis, le 4 décembre, on apprend que la société EXONHIT THERAPEUTICS a été récompensée par l’Institut national de la propriété intellectuelle (INPI) dans le cadre des Trophées de l’Innovation 2008. L’action grimpe de près de 40 %. Derechef, en boursicoteur aussi avisé que désintéressé, je vends le 11 décembre à 2,92 l’unité. Plus-value : 690,00 €.

Ce n’est pas tout, rappelez-vous : depuis le 24 novembre, j’avais sur les bras près de 5 000 € tirés de mes NICOX. Comment donc les placer au mieux du bien commun et de l’intérêt général ? SANOFI-AVENTIS se trouvait au plus bas, après ses déboires, parmi bien d’autres, sur le Rimonabant et le limogeage de Marc le Fur, son directeur général, dont le successeur, Chris Viehbacher, devait prendre ses fonctions le 1er décembre. De quoi anticiper un rebond, même temporaire. N’écoutant que ma sagacité, je prends une position, le 27 novembre, sur 120 actions à 41,50 €. Bingo ! L’effet attendu se produit et je les vends à 45,10 dès le 2 décembre, avant que ça replonge. Plus-value : 432,00 €. Car ça replonge toujours, leçon n° 2. Cela porte le doux nom de volatilité. Oui, c’est très volatil et on finit souvent par y  laisser des plumes, comme un vulgaire dindon. Mais les dindons volent-ils ?…

Et me voilà, du coup, avec quelque 5 500 € sous le coude.. Je gardais un œil sur CEREP, spécialisé dans la recherche pré-clinique de médicaments destinés à l’industrie pharmaceutique et je misai sur cette prometteuse société, dont j’acquis 2 950 actions le 5 décembre, au prix unitaire de 1,83 €. Ce qui s’appelle du flair : le 10 décembre, on apprit la conclusion d’un accord de licence avec SANOFI-AVENTIS pour l’antagoniste du récepteur NPY1, un candidat-médicament dans le traitement du diabète de type 2. Flambée immédiate ! Instruit de la fugacité de ce type d’effet, je vends sans plus attendre à 2,96. Plus-value : 3 333,50 €.

C’est à la fin de la foire que l’on compte les bouses…

Voici, amis lecteurs. J’ai ainsi tout vendu, deux mois après avoir tout risqué pour le bien de mes concitoyens, au nom de leur santé. Trente ans à la Sécu, ça ne s’oublie pas comme ça ! On y apprend les comptes. Un métier de comptable… Comptons, si vous voulez : en octobre, j’ai placé, rappelez-vous, 5 988,50 €. Combien ai-je aujourd’hui ? Vous êtes sûrement perdus, mais je vais vous aider : hors frais de courtage en ligne, je dispose exactement de 14 524,40 €. Une plus-value nette de 8 535,90 €. Plus 142,54 % en guère plus d’un mois. Voulez-vous me rappeler le taux du livret A ?…

Ni impôts, ni taxes, ni cotisations…

Mais je vous vois venir : ce salaud va payer impôts et cotisations plein pot, 18 % pour les premiers, 11 % pour les seconds, 29 % en tout. Et ce sera même 30,10 % l’an prochain, grâce à la taxe additionnelle récemment votée dans la loi de finances pour 2009.  Grands naïfs que vous êtes ! Dans son infinie sagesse, le législateur n’a pas attendu l’ineffable Mariani pour se préoccuper des “petits porteurs” : quel que soit le montant des plus-values, celles-ci sont exonérées de tous impôts, taxes ou cotisations dès lors que le montant des cessions n’excède pas 25 000 €. On ne la fait pas à un ancien directeur d’une caisse de Sécu. Vous pouvez vérifier : toutes commissions déduites, mes cessions s’élèvent à 24 925 €, pas un radis de plus. C’est donc bien bonus net. La solidarité a quand même des limites. Les pauvres, c’est bien joli, mais il n’y a pas qu’eux. S’ils ne sont pas contents, ils n’ont qu’à jouer en Bourse.

La Bourse et la vie…

Bon, c’est pas tout ça, j’ai mes valises à faire. My girlfriend and I, we’re gonna spend Christmas in Wolfboro, New Hampshire, United States of America. Yes we can. Mais promis, c’est juré : dès mon retour, je vais trouver trois sous pour reprendre position sur le marché équitable des biotechnologies et continuer à travailler au bien de l’Humanité. Chacun son Téléthon et à chacun sa croix.

Je vous souhaite un joyeux Noël et de bonnes fêtes de fin d’année. Excellente Bourse à tous et bonne bourre à chacun pour l’année 2009.

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LE BILLET N° 25. Si j’osais me permettre…

Complémentaire santé à la Sécu : Le pire exemple.

Ah ça, vous vous trompez. La nouvelle la plus réjouissante de cette triste année n’est pas l’élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis d’Amérique. Ni même la grossesse de Rachida Dati. Non, l’événement le plus stupéfiant, le voici : le personnel de la Sécu va enfin disposer d’un régime obligatoire de complémentaire santé ! C’est le protocole d’accord du 12 août 2008, prenant effet au 1er janvier 2009. Mieux vaut tard que jamais.

Dans une institution dont les responsables – de la ministre aux directeurs – continuent à prétendre qu’elle rembourse tout ou presque et même de plus en plus, on n’était pas pressé d’admettre le contraire en franchissant le pas. On allait dire le Rubicon. Les cordonniers finissent par se lasser d’être les plus mal chaussés. Et quand ils se décident à s’acheter des pompes, on se dit qu’eux au moins sauront, à leur pied, godasse trouver.

Un dispositif exemplaire, qu’ils disent…

Et c’est vraiment le pied. Laissons Philippe Renard, le directeur de l’Union des caisses nationales de sécurité sociale (Ucanss), qui fait office de puissance patronale, nous vanter les immenses vertus de ce dispositif, dans sa circulaire du 9 octobre 2008 : ” Globalement, le protocole d’accord permet la mise en place d’une couverture complémentaire d’un bon niveau en termes de garanties, cela pour un coût raisonnable et optimisé, pour l’employeur comme pour le salarié… C’est le choix d’une vraie solidarité professionnelle qui a été effectué par les négociateurs… La solidarité intergénérationnelle n’est pas non plus absente…”. Les psys appellent cela de la schizoparaphasie. Une maladie courante à la Sécu. Prise en charge à 100 %. Sans ticket modérateur…

Une double hypocrisie…

En vérité ce dispositif est le contraire de ce qu’il prétend être, frappé d’une double hypocrisie : Au plan interne, d’abord, il donne un mauvais exemple en organisant tout sauf la solidarité entre les salariés comme entre les générations. Pire encore : au regard des enjeux de l’assurance maladie, il donne un mauvais signal en entérinant de fait des dépassements d’honoraires que beaucoup jugeront déjà insupportables…

Un mauvais exemple : le contraire de la solidarité…

Vous avez dit solidaire ? Voyons cela de près. La cotisation, répartie par moitié entre l’employeur et le salarié, comprend une part fixe et une part variable. La première, identique pour tous, est égale à 0,62 % du plafond SS ; la seconde varie en pourcentage de la rémunération, avec un taux de 1,49 %. Voici la solidarité, vive la Sécu ! Chacun paie selon ses moyens et reçoit selon ses besoins. Vous connaissez la chanson. Trop belle pour être vraie. Car la part variable s’applique elle aussi dans la limite du plafond : 2 773 € en 2008. Et mesurez le résultat : 75 % des agents, dont la rémunération est inférieure au plafond, paient leur contribution à due proportion ; les 25 % le plus payés, en gros à partir du 2ème niveau de cadre et jusqu’au directeur, ne paient guère davantage, puisque tous au taquet. La solidarité à la mode d’aujourd’hui…

Plus tu gagnes, moins tu paies…

Le technicien moyen, en milieu de parcours, va payer une cotisation annuelle de 308,76 €, 1,28 % de sa rémunération. Fort bien, y’a tellement pire. Mais le directeur, qui gagne près de quatre fois plus, ne va payer que 359,64 € : 0,37 % de son salaire. Mieux encore, la cotisation étant fiscalement déductible des revenus, on tombe dans la redistribution à rebours, des pauvres vers les riches, taux marginal oblige : tous comptes faits, la cotisation reviendra, pour le directeur, entre 30 et 40 € de moins que pour le technicien. Quant à la prétendue “solidarité intergénérationnelle”, mieux vaut ne pas s’appesantir, ça deviendrait cruel : faute de participation de l’employeur, le technicien retraité va payer plein pot quasiment deux fois plus que son collègue en activité. Et lui ne pourra pas déduire la cotisation de ses revenus. Vive les vieux !…

La loi du marché, le contraire de la solidarité…

Bref. On sait bien que les complémentaires santé, y compris celles qui se prétendent abusivement solidaires parce que seulement mutualistes, ne pratiquent pas autrement et ne modulent pas leurs cotisations en fonction des revenus, à garanties égales. Comme le dit joliment le directeur de l’Ucanss à propos de son accord : “Cette progressivité modérée (sic) permet de resserrer l’éventail des cotisations entre les salariés contributeurs de façon à ce que leur coût puisse, pour tous les salariés, se comparer avantageusement avec celui des couvertures individuelles présentes sur le marché de la complémentaire maladie”. Certes. Mais qu’il cesse de nous bassiner avec ses grands discours. La vraie solidarité, c’est celle de l’Assurance maladie : une cotisation non plafonnée, calculée sur la totalité des revenus. Et quand la CSG sera progressive, au lieu d’être seulement proportionnelle, ce sera encore mieux. On n’en prend pas le chemin…

Un mauvais signal : La Sécu encourage les dépassements…

“Une couverture complémentaire d’un bon niveau, en termes de garanties…” nous dit Philippe Renard. Pour le coup, il dit vrai et même un ton en dessous. Vantard sur le côté prétendument social de l’accord en termes de financement ; modeste sur l’aspect quasi mirobolant des garanties offertes. La question n’est pas de s’en plaindre au regard de l’intérêt financier des bénéficiaires. Tant mieux pour eux : par les temps qui courent, ne crachons pas dessus. On attend juste que l’ensemble des assurés, salariés et retraités, bénéficient d’autant sans payer davantage.

Le “tact et mesure” vu par la Sécu…

Jugez-en. Consultation du généraliste : 140 % de la base de remboursement Sécu ; actes techniques et radiologie : 150 % ; consultation du spécialiste : 170 % ; honoraires et séjours hospitaliers : 250 % ; orthodontie : 300 % ; prothèses dentaires : 400 %… La mariée est trop belle, y’a du cocu dans l’air. Ah les dépassements d’honoraires ! Depuis le temps qu’on en parle… Un décret va sortir, paraît-il, prévoyant des sanctions financières pour réprimer les abus trop flagrants et les entorses trop tordues à ce principe aussi déontologique que fumeux du tact et de la mesure. Mais la ministre nous a prévenus : il n’y aura pas de chiffrage, de crainte que les médecins se calent sur le plafond. (La Tribune, 7 novembre 2008). Braves médecins… Ce qu’elle n’osait pas faire, la Sécu l’aura fait. Ils tiennent leur référence. Imaginez le spécialiste : “Vous travaillez à la Sécu, ma p’tite dame ? Alors, je vous la fais gratuite. Ce sera 40 €”. Pensez à remercier votre patron pour moi”…

Une Sécu schizophrène…

Ainsi s’écrit l’histoire, qui se transforme en farce, quand la Sécu s’enfonce dans ses contradictions. Faites ce que je dis, pas ce que je fais. En organisant un dispositif de complémentaire santé largement inéquitable, elle renie ses discours sur la solidarité, qu’elle assène aux autres, mais s’épargne à elle-même. En cautionnant, voire en encourageant de fait, des dépassements d’honoraires à un niveau insupportable pour la plupart des assurés sociaux, elle discrédite et rend vains par avance la lutte qu’elle prétend mener contre les abus et le combat qui devrait être le sien en faveur de l’égalité des citoyens dans l’accès aux soins. Autant confier la gestion de l’assurance maladie obligatoire aux organismes complémentaires eux-mêmes. Ils ne feraient pas pire. Et au moins ce serait clair…

Nantes, le 12 novembre 2008.

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LE BILLET N° 24. Si j’osais me permettre…

Moi Rocky, le sous-marin trotsko…

Cette fois, c’est réussi. Je les ai bien niqués. Depuis près de quatre ans que je n’en pouvais plus d’avaler des couleuvres, de manger mon chapeau, de jouer les croquemitaines. Moi, Rocky, le sauveur de l’Assurance maladie collective et solidaire. Le grand inspirateur et puis le maître d’œuvre de cette réforme historique de 2004. Celle que je célèbre sur mon site personnel. Comment, que dites-vous, vous ne connaissez pas, ignares que vous êtes ? Beati pauperes spiritu… Rendez vous sans délai sur ameli.fr, c’est un ordre, cessez de discuter, taisez-vous et cliquez. Quelques clics, c’est tout de même plus pratique ! Encore un slogan génial sorti de mon cerveau fécond.

Allez, au garde-à-vous, les doigts sur la couture, entonnez avec moi : La réforme de l’Assurance maladie a pour principal objectif de sauvegarder le régime en consolidant trois de ses piliers fondamentaux : l’égalité d’accès aux soins, la qualité des soins, la solidarité : chacun doit contribuer selon ses moyens et recevoir en fonction de ses besoins. C’est beau comme du Laroque ou de l’Ambroise Croizat ! Presque aussi émouvant que du Xavier Bertrand…

J’en ai eu plein le dos…

Oui, mais seulement voilà : j’en ai eu plein le dos de Woerth et de Bachelot. Economies, économies ! Ils n’avaient que ce mot à la bouche, c’est tout ce qu’ils savent dire, ne sachant que compter. Et de m’assommer en me sommant de présenter encore un plan de redressement. Le deuxième en deux ans. Ils voulaient des économies, eh bien ils en auraient ! Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant. Alors, naturellement, j’ai pensé aux affections de longue durée, les fameuses ALD. Au diable la maîtrise dite médicalisée, qui ne rapporte rien, ou que des clopinettes et ne fait pas de vagues. Il faut frapper où ça fait mal, le couteau dans la plaie : 14 % des assurés sont en ALD et ils concentrent 64 % de la dépense. Salauds de malades ! Ne cherchez pas plus loin, les responsables sont trouvés. Pardon, identifiés, comme on dit à la CNAMTS.

J’ai décidé d’agir…

Le terrain était prêt, l’opinion préparée. La Cour des comptes s’y était mise dans son rapport de 2006 et Le Quotidien du Médecin avait déjà compris : “L’étau se resserre autour des ALD”. Le Haut conseil pour l’avenir de l’assurance maladie (HCAAM) en rajoutait en 2007 et la Haute Autorité de Santé (HAS) avait sonné le glas. “Requiem pour les ALD”, titrait Le Panorama du Médecin. Même ce brave Régereau, le président de mon conseil, semblait se résigner : “Il n’y a pas de dogme sur la prise en charge à 100 % des ALD, si l’on mène une réflexion coordonnée entre l’assurance maladie et les organismes complémentaires”, déclarait-il à La Tribune en septembre, cette année-là. Que vouliez-vous que je fisse ? Perinde ac cadaver. Il m’a bien fallu, la mort dans l’âme, abonder en ce sens et faire inscrire ceci dans mes propositions au gouvernement pour 2008, approuvées par mon conseil : “Une gestion rénovée de la liste des ALD devrait conduire à en réserver le bénéfice aux pathologies véritablement longues et coûteuses”. De quoi gagner du temps, amuser la galerie, calmer les impatiences, ça ne mangeait pas de pain. Mais ça n’a pas duré, la pression augmentait. J’ai décidé d’agir. Il fallait frapper fort. Citius, altius, fortius…

J’ai bien caché mon jeu…

Personne n’a rien compris. J’ai bien caché mon jeu, choisi le bon moment, activé mes réseaux, alerté qui de droit. Ils n’y ont vu que du feu et dit n’importe quoi. “Une immense connerie” a tranché un journaliste, tandis qu’un autre se voulait plus malin : “Juste un ballon d’essai, qu’il a lancé sur ordre, en bon petit soldat”. Ah les chiens ! Quiconque connaît Rocky le sait bien incapable de faire une connerie. Il ne se trompe jamais. Pardon de parler de moi à la troisième personne. Je ne suis pas Delon, mais lui n’a pas fait l’X ! Et puis, comment cela un “bon petit soldat” ? Ai-je une gueule de bidasse ? Moi, Frédéric van Roekeghem, ingénieur en chef de l’armement ! Quant au “ballon d’essai”, laissez-moi rigoler. Quand j’ai la balle au pied, c’est pour la mettre au fond. Ronaldo de la CNAMTS, Zidane de la Sécu. Un passement de jambes, une roulette, un petit pont, une aile de pigeon et hop, c’est dans les buts. Il faut que j’en parle à Domenech. Plaudite, cives…

Et j’ai atteint mon but…

Mais ça a fonctionné. Vous avez vu les titres : L’assurance maladie provoque un tollé… Tempête sur les projets d’économies de la Sécu… Les propositions de la Sécu révoltent les syndicats… Les mutuelles dénoncent une politique de rapiéçage… Avec la palme d’or de la meilleure formule à Maurice Ulrich, dans L’Humanité : “Pour mieux soigner la Sécu, on saigne les malades”… Ils se sont tous lâchés, partis politiques, partenaires sociaux, syndicats de médecins, associations de malades : un plan effarant, un scandale, une insulte… C’est la petite Le Pen qui a le mieux compris l’ignominie du plan : “humainement et socialement inacceptable”. Allez, tout le monde au Front et vive la Marine ! J’avais atteint mon but : il ne restait plus à mon conseil qu’à me demander de retirer cet ignoble projet. Je l’ai fait sur le champ, naturellement, feignant d’en être mortifié, humilié, déconfit. Et cachant à grand-peine ma grande jubilation. Qui nescit dissimulare, nescit regnare…

Je les ai tous niqués…

Ah, vous auriez vu la bobine d’Eric et de Roselyne ! Ils ont pourtant ramé, essayant d’expliquer que ça ne changeait rien, puisque les malades seraient toujours pris en charge à 100 % : qu’importe, n’est-ce pas, qui prend en charge, de l’assurance maladie ou des complémentaires ! Moi, Rocky, je vous le dis, ils vous prennent pour des cons. Et je suis bien content de les avoir niqués. Acta est fabula. Le bon Xavier Bertrand a donné le coup de grâce, de son ton ineffable : “Il n’est pas question de revenir sur la prise en charge à 100 %. La vocation d’un système de santé est bien évidemment d’être aux côtés des plus malades”. Je le soupçonne d’être, lui aussi, un sous-marin de gauche, un trotsko infiltré. Mais c’est comme pour Lionel, ça ne se sait qu’après…

Je vais maintenant partir…

Je crois qu’ils ont compris que je jouais double jeu et mes jours sont comptés à la tête de la CNAMTS. Il fallait, tôt ou tard, que cela se produise. Je vais me faire virer. Au mieux ils attendront la fin de mon mandat. D’ici là, il va quand même falloir que je leur fasse un autre plan. Ils y tiennent, les bougres. Alors, je vais continuer à faire dans la provocation. Car, après tout, les ALD, c’était un amuse-gueule, juste une mise en bouche. L’arbre qui cache la forêt, un simple trompe-couillons. Le pire est à venir, je vais m’y employer tant que je serai là. Tiens, si je ressortais l’optique et le dentaire, les cures ou la kiné ? Pour foutre le bordel et leur mettre le feu… J’ai un sac à malices, un truc qui fait crac, boum, hue ! Les filles en tombent à mes genoux. Et ces réactionnaires en tomberont sur le cul, ravaleront leurs projets, contraints de reculer. Salus populi suprema lex esto…

Je saurai rebondir…

Et puis, le moment venu, je saurai rebondir, me rendre utile ailleurs. Le Parti parle déjà de me renvoyer chez Axa, où il m’avait confié ma première mission, comme directeur de l’audit, entre 2001 et 2003. Il pense que, désormais, c’est là que ça se passera. Mais chut, ne le dites pas. Je suis un sous-marin, un militant de l’ombre…

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LE BILLET N° 23. Si j’osais me permettre…

CHU de Nantes et IRM à champ ouvert : veni, vidi, Vedici.

(NDLA : ceci est le texte d’une tribune de votre serviteur, publiée dans Ouest-France du 16 mai 2008. Seul le titre a été modifié. A vrai dire, j’avais la faiblesse d’être assez fier du mien, tel qu’il figure ici. La rédaction du journal, sans doute effrayée par l’extraordinaire érudition dont il témoigne, a préféré y substituer celui-ci : “Un jour peut-être des fonds de pension rachèteront le CHU”. Tout compte fait, ce n’est pas mal non plus, hein ?…)

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A quelques jours d’intervalle, deux titres dans Ouest-France, autour de l’hôpital. Le premier sous la plume d’un journaliste : “Il y a urgence, le CHU est dans le rouge” (16 avril 2008). Le second sous celle d’un lecteur, dans Nantes Forum : “A quand un IRM à champ ouvert à Nantes ?” (2 mai 2008). Deux manières différentes d’aborder le même problème, celui du décalage croissant entre la demande et l’offre de soins. La première est de plus en plus exigeante, socialement ; la seconde de plus en plus contrainte, financièrement. C’est tout le problème de notre système de soins.

Le CHU, d’abord. Celui de Nantes n’est hélas pas le seul à être mal en point, avec ses 31 M€ de déficit en 2007. Deux autres exemples, parmi bien d’autres : 37 M€ pour les Hospices civils de Lyon, 36 M€ pour le CHU de Nice… Pour tout dire, 29 CHU sur 31 ont clôturé l’exercice 2007 avec un déficit cumulé proche de 360 M€. Une situation qui n’est pas nouvelle, mais va de mal en pis : Depuis 2000, les déficits des CHU ont été multipliés par dix. 22 M€ en 2000, 24 M€ en 2001, 66 M€ en 2002, 79 M€ en 2003, 90 M€ en 2004, 141 M€ en 2005, 240 M€ en 2006… Et il n’y a pas que les CHU : l’ensemble des mille hôpitaux publics a terminé l’année 2007 avec un déficit de 800 M€. Combien en 2008 ? Il faudrait plus que ces quelques lignes pour analyser les tenants et aboutissants de ce fiasco, qu’il serait trop simpliste de mettre au compte d’une “mauvaise gestion”. Pas étonnant, en tout cas, que six Français sur dix, selon un sondage IFOP de janvier 2008, estiment que la situation des hôpitaux publics s’est dégradée en France au cours des dix dernières années. Pas surprenant, non plus, ce cri du cœur de Claude Evin, président de la Fédération hospitalière de France (FHF) : “On organise la faillite des hôpitaux publics. Leur sous-financement asphyxie petit à petit nos établissements et menace maintenant le service public…”.

Et puis, l’IRM à champ ouvert… Un nouvel équipement d’imagerie par résonance magnétique qui, contrairement au tunnel fermé des appareils traditionnels, autorise la prise en charge des personnes obèses, mais aussi celle des femmes enceintes. Ou des patients souffrant de claustrophobie, dont votre lecteur dit faire partie, qui déclare avoir dû s’adresser à la clinique de l’Essonne, au prix de frais de déplacement et de suppléments d’honoraires évidemment non pris en charge. Il a sans doute raison de dire que ce genre d’appareil n’est pas pour demain au CHU de Nantes, on a compris pourquoi… Et les Hautes autorités sanitaires s’étaient imprudemment engagées à ce qu’en 2007 chaque région soit dotée d’une IRM dite “XXL”… Aujourd’hui, sur quelque 450 équipements, on n’en compte guère plus d’une dizaine à champ ouvert. Dont une à Maison-Alfort, pour les vétérinaires et nos amies les bêtes… Mais pas seulement dans le privé, contrairement à ce qu’il indique, puisque le centre hospitalier de Lens en est doté, ainsi que la Pitié-Salpêtrière à Paris et l’hôpital Louis-Mourier à Colombes. Disons que c’est moitié-moitié. Ce qui ne veut pas dire juste…

Secteur privé contre secteur public ? Le même lecteur pose la question de savoir s’il n’y aurait pas là un créneau pour le secteur privé à but lucratif… Allez savoir si ça peut être rentable, quand l’appareil à champ ouvert coûte 50 % de plus que celui à tunnel, soit quand même 1,5 M€ HT… C’est en tout cas l’occasion, face aux difficultés du CHU de Nantes et sur un plan plus général, de souligner le dynamisme des cliniques privées nantaises à but lucratif, épaulées par des fonds de pension à l’appétit vorace. “Cliniques, le nouvel Eldorado de la finance mondiale”, titrait récemment la revue Espace Social Européen… Depuis longtemps déjà, la clinique Sourdille et celle du Parc appartiennent à Générale de Santé. Mais le groupe Vedici, soutenu par le fonds d’investissement Apax Partners, se taille la part du lion, qui s’est emparé successivement de Saint-Augustin et de Jeanne d’Arc, puis de la Polyclinique de l’Atlantique et sa Maison de Roz-Arvor. Et, pas plus tard que le 7 mai dernier, Ouest-France nous apprenait qu’il allait aussi racheter la clinique Brétéché, au grand dam des Nouvelles cliniques nantaises (NCN), qui étaient sur les rangs. Veni, vidi, Vedici

Ce qui prouve bien qu’en matière de santé il n’y a pas que des dépenses, mais aussi des recettes. Pas que des déficits, mais aussi des profits. Un jour peut-être, ils rachèteront le CHU de Nantes. Et vous verrez qu’alors ils en feront une entreprise rentable. Il suffira juste que nous autres citoyens et assurés sociaux en supportions le prix. Y compris, mais ce ne sera qu’un détail, celui de l’IRM à champ ouvert…

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LE BILLET N° 22. Si j’osais me permettre…

La Sécu et le ciment

Depuis plusieurs mois, le tumulte autour de la Sécurité sociale ne cesse de croître. Syndicats, mutuelles, associations, partis politiques, chacun se mobilise, s’invective et professe des proclamations enflammées qui ne valent que par l’exaltation des meetings et des manifestations. On peut se demander si la protection sociale des Français, de même que le débat auquel nous appelle le gouvernement, ne valent pas mieux que certaines de ces colères feintes.

Lorsqu’en 1945 le gouvernement du général de Gaulle a créé la Sécurité sociale, il a voulu faire œuvre de justice sociale et de solidarité, après un conflit meurtrier qui laissait dans la société française des cicatrices tant morales que physiques.

Progressivement, des régimes aussi variés que complexes ont permis la couverture de tous les risques – la maladie, la vieillesse, les charges familiales – et de l’ensemble de la population. Une machine trop lourde, parfois exaspérante par ses lenteurs et ses excès, mais une machine indispensable se mettait en place afin de préserver la cohésion de la Nation. On s’aperçoit aujourd’hui que cette protection a un coût, les déficits se creusent… Nombreux sont les observateurs qui protestent, condamnent et en appellent à la rigueur, en oubliant les éléments objectifs de charges supplémentaires que sont le progrès des techniques médicales, le vieillissement de la population, la réduction du nombre de cotisants du fait du chômage…

La vraie question est de savoir si les Français sont prêts à accepter une réduction des soins, une diminution de la valeur de leur retraite… C’est donc le ciment profond de la société française qui est en cause. La complexité du problème doit nous faire renvoyer dos à dos les apprentis sorciers de tout bord. Au premier rang de ceux-ci, le Parti socialiste, qui se trouve fort mal placé pour donner des leçons après avoir abaissé l’âge de la retraite sans en prévoir le financement, qui a classé mille sept cents spécialités pharmaceutiques en vignette bleue, qui a créé le forfait hospitalier à la charge du malade, qui a sous-indexé les allocations familiales et les pensions de retraite. N’oublions pas non plus les ultras du “simplisme” et les partisans toujours nombreux du “il n’y a qu’à”, qui proposent pour la France un système à l’américaine, où le recours systématique à l’assurance privée revient comme un leitmotiv.

Est-il même besoin de souligner les drames qu’une telle attitude risquerait de provoquer entre les privilégiés de la santé et les autres ? Il en résulterait à coup sûr une brisure durable de notre tissu social. Affirmons avec force qu’une nation qui n’assure pas une retraite décente et digne à ses anciens, qui n’est pas capable de soulager la souffrance des plus défavorisés, qui n’a pas la volonté de soutenir sa natalité ne peut espérer prospérer alors que les liens de solidarité élémentaires disparaîtraient.

La Sécurité sociale doit être maintenue pour tous et donc sauvée par tous, ce qui me paraît impliquer un financement complémentaire par un prélèvement sur l’ensemble des revenus. Cette formule présente l’avantage de responsabiliser l’ensemble des consommateurs de la Sécurité sociale que sont les assurés sociaux, et d’éviter que l’effort demandé à tous repose uniquement sur les épaule des salariés et des entreprises. En effet, elle implique un rééquilibrage de notre fiscalité, qui est assise aujourd’hui sur un nombre de contribuables trop réduit et donc trop lourdement imposé. Le prélèvement général permettrait ainsi de faire prendre conscience à tous les Français que la Sécurité sociale doit être sauvée par chacun de nous.

Les inconvénients de cette formule sont connus : la complexité de sa mise en œuvre ne me paraît pas rédhibitoire mais, les causes du déficit étant structurelles, elle sera malheureusement utile pour plusieurs années. Plus importante est la critique portant sur l’augmentation du taux des prélèvements obligatoires. Le débat proposé au travers des états généraux va devoir proposer au choix des Français le maintien de la pression fiscale et du niveau de protection sociale ou la réduction parallèle des deux.

Encore faut-il qu’il ne soit pas occulté par les affrontements excessifs et dépassés. On peut rêver à l’établissement d’un consensus sur la meilleure manière de sauvegarder un patrimoine commun durement acquis par l’effort de tous. Dans un monde qui change, qui s’uniformise dans ses modèles mais tend à s’émietter dans son quotidien, l’avenir et la spécificité de la société française passent par la défense d’une institution qui incarne à elle seule la solidarité.

Nicolas Sarkozy, maire de Neuilly-sur-Seine, conseiller régional d’Ile-de-France, Le Monde, 3 juillet 1987.

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LE BILLET N° 21. Si j’osais me permettre…

Vous avez dit “globalement positif”, M. van Roekeghem ?

Monsieur le directeur général de la Cnamts et de l’Uncam, mon cher Frédéric,

Fort de cette complicité que nous avions nouée du temps où j’étais ton employé, quand on me croyait encore directeur de la CPAM de Nantes, je t’écris aujourd’hui pour te réconforter. Tu traverses ce moment d’extrême solitude, que j’ai connu aussi, où les amis sont rares, les soutiens se dérobent et tout le monde vous lâche.

Je ne t’ai pas lâché. Et toi, tu ne lâches pas…

Depuis près de deux ans que tu m’as fait comprendre qu’il fallait me casser, je ne t’ai pas lâché. J’ai suivi ton action, écouté tes discours. Comme dans Les Echos, le 21 décembre 2006 : “A la différence du plan Juppé, nous obtenons des résultats durables”. Ou dans Le Figaro du 12 juillet 2007, déjà seul contre tous et que, déjà, rien n’allait plus : “Nous repartons sur le chemin prévu, avec un an de décalage. La réforme n’a pas été suffisante, mais elle n’a pas échoué…”. Encore tout récemment, j’étais aux Amphis de la santé, le 15 avril, où la question t’était posée : “Assurance maladie : faut-il réformer la réforme de 2004 ?”. Droit dans tes bottes, tu as répondu non. Et les lecteurs du Quotidien du Médecin auront appris, le lendemain, sous le titre “Un bilan globalement positif”, que tu y avais “disserté pendant plus d’une heure pour vanter les mérites d’une loi qui a permis de réduire le grand déficit des années 1990…”. J’étais aussi au Presse Club de France, le 22 de ce mois, pour une intervention que Les Echos avaient annoncée : “Le directeur de la CNAM, Frédéric van Roekeghem, entend mettre en valeur le bilan de la réforme 2004, alors que le gouvernement Fillon ne s’est pas privé d’en souligner les limites…”.

Crevette dans un panier de crabes. Le service des Princes est un art difficile…

Comment ça, des limites ?… Ce sont des charognards. Sans doute t’en veulent-ils d’avoir été l’inspirateur de cette réforme, endossée par le ministre Douste-Blazy, dont tu étais le directeur de cabinet, avant qu’il te nomme à la tête de la CNAM, pour la mise en musique et les travaux pratiques. Ah putain, quelle époque ! Tu te souviens de ce 17 mai 2004 ! Ton ministre sur France 2, Cent minutes pour convaincre. Trente secondes lui suffirent : “Cette réforme est celle de la dernière chance. Une réforme historique, la plus grande depuis trente ans. Il n’y aura pas, avec nous, de maîtrise comptable sur le dos des malades, pas de hausse des cotisations, pas de déremboursements, car ceux qui trinqueraient seraient les plus pauvres…”. D’autant que le gentil Xavier Bertrand était aussi dans le coup, comme secrétaire d’Etat, chargé du “service après-vote”, avant d’être Calife. “Maçon sûrement, franc ça m’étonne”, comme l’aurait dit Fillon. Le service des Princes est un art difficile. Crevette dans un panier de crabes, tu en fais l’expérience…

Le moral dans les chaussettes. Waterloo n’est pas loin…

Même l’onctueuse Roselyne t’a fait le coup du mépris, qui voulait recevoir les directeurs de caisses plutôt Avenue de Ségur, au siège du ministère, qu’Avenue du Professeur André-Lemierre, le siège de la CNAMTS. A-t-on idée aussi, de s’exiler Porte de Montreuil, tout près de la CGT ! Il t’a fallu ramer pour qu’elle accepte d’y aller, le 16 avril dernier. J’y suis allé aussi. Et je t’ai vu blêmir sous l’oraison funèbre. Un enterrement de première classe : “Vous allez, avec moi, être les porteurs d’une réforme historique de notre système de santé !”, s’est-elle enflammée, sans enflammer la foule, quelque peu clairsemée. Exit la réforme historique de Douste-Blazy. Place à la réforme historique de Bachelot-Narquin. Exit aussi l’Assurance maladie, dans le rôle que tu revendiquais : “La gestion du risque sera confortée et même amplifiée par la création des ARS, qui unira la régulation des dépenses de la ville, de l’hôpital et du médico-social…”. Waterloo n’est pas loin. On attendait Yves Bur, on eut droit à Ritter. L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. C’est pour quand Sainte-Hélène ?… Et Roselyne t’asséna le coup de grâce, détroussa le cadavre, faisant main basse sur la gestion des ressources humaines des caisses : “J’entends vous ouvrir de nouvelles perspectives de carrière. Il nous faudra trouver les voies et les moyens d’optimiser la gestion de vos carrières…”. J’ai vu les directeurs qui blêmissaient aussi. On n’en compta que trois qui applaudirent bêtement. Heureusement, la plupart avaient envoyé leurs adjoints et seuls huit directeurs d’URCAM sur 26 avaient fait le déplacement. Une gifle de plus. Il paraît qu’à la CNAMTS, le moral est dans les chaussettes, l’enthousiasme au plus bas…

Plaidoyer pro domo. Ce n’est pas pour rien qu’on te surnomme Rocky…

Plaidoyer pro domo… C’est le titre de l’article du Quotidien du Médecin rendant compte de ton intervention du 22. Où tu défends “bec et ongles les acquis de la réforme de 2004″, précise la journaliste, qui ajoute, peut-être un peu perfide : “On n’est jamais mieux servi que par soi-même”… Mais ta réponse à la ministre ne manqua pas de perfidie : “Il faut se garder de dire que la réforme a échoué et qu’il faut en faire une autre…”. L’uppercut a fait mouche, Roselyne a vacillé. Une réforme dont il vaudrait mieux “expliquer aux concitoyens qu’elle a permis d’aménager substantiellement les équilibres économiques”. Une réforme dont “l’acquis essentiel”, as-tu dit, est la réussite du dispositif du médecin traitant, choisi par 82 % des assurés. Une réforme qui a permis de réduire le déficit de “sept milliards d’€uros en écart absolu” : 11,6 Md€ en 2004, 4,6 Md€ en 2007. Mais un déficit qui, sans elle, “aurait atteint les 20 milliards par rapport au déficit tendanciel projeté à l’époque”. Une réforme qui a permis de dégraisser le mammouth, en économisant “300 M€ par an sur les frais de gestion à fin 2007″, avec des effectifs qui “ont diminué de 9 % depuis 2003″. Et même, à la CPAM de Paris, “un taux de remplacement de 15 % et non de 50 %”. Un swing du droit pour Eric Woerth! Les voilà tous K.-O. Ah, ce n’est pas pour rien qu’on te surnomme Rocky !…

Ils vont tous te casser. Je vais te dire comment…

Tu ne vas pas y couper, ils te hacheront menu, te réduiront en cendres, si ce n’est déjà fait. Je les entends d’ici, ces reîtres, ces barbares, dans leur acharnement contre cette réforme et son thuriféraire.

Le médecin traitant ? En juillet 2006, le très sérieux Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) montrait quoi en penser : 93 % des personnes ayant choisi un médecin traitant en avaient déjà un ; 82 % ont rempli la formalité pour éviter les pénalités financières ; mais seulement 5 % se sentent mieux suivis… Ce que la CNAMTS appelait, dans son rapport d’activité pour 2006, “une réalité en forme de succès” ! Dès le 11 décembre 2006, Le Figaro avait tranché : “L’esprit du parcours de soins s’est perdu dans les méandres administratifs…”. Et ce que Le Monde écrivait le 25 février 2005 reste d’une cruelle actualité : “Une usine à gaz, avec une trentaine de tarifs et de sigles. La probabilité pour que les patients comprennent la logique des tarifs qui leur sont appliqués est quasi nulle…”. On n’est trahi que par les chiens.

Le dossier médical personnel (DMP) ? Ils ironisent encore, les faquins, les marauds. DMP : définitivement mal parti, le jeu de mots est facile, pour tous ces démagogues… Certes, on devait tous l’avoir au plus tard en juillet 2007 ; on l’aura, au plus tôt, en juillet 2012. Bon d’accord. Mais tu vas voir qu’ils vont te ressortir ce que tu disais au Quotidien du Médecin le 16 mars 2006 : “La réforme ne sera complète que lorsque le DMP sera opérationnel”. Quand Challenges se chargeait de l’exécution, le 18 mai suivant ; “L’échec de la réforme se lit dans le dossier médical”…

Le déficit ? Il se trouvera un autre polytechnicien pour avoir le culot de démonter tes chiffres. Et démontrer que déficits tendanciels ou écarts absolus ne sont que billevesées : parler de tendance durable en ne prenant que deux années calamiteuses, c’est un peu court, jeune homme! Comme si Juppé avait affirmé (mais ne l’a-t-il pas fait ?) que le tendanciel de sa réforme menait à l’excédent : 6 Md€ de déficit en 1995, 0,2 Md€ en 1999… Et la suite est connue. On fait mentir les chiffres, quand on les manipule. Allez, manipulons, ce sera tendance : 18,5 Md€ de déficit sur les trois premières années de la réforme, c’est quatre fois plus que les trois années qui ont suivi celle de Juppé ; deux fois plus que de 2000 à 2002 ; pas moins qu’entre 2001 et 2003… Et même la Commission des comptes de la Sécurité sociale (CCSS) fait du mauvais esprit, qui ne cesse de minimiser l’action de la CNAMTS et de souligner que l’embellie relative tient pour beaucoup à la dynamique des recettes et pour très peu à la diminution des dépenses. Si les premières avaient seulement suivi les secondes, le déficit se serait aggravé de 12 Md€ sur trois ans. Un peu ce que tu dis. Sauf que l’Assurance maladie n’y est pour rien. Et la réforme pas pour grand-chose. Mais ça, tu ne le dis pas…

L’évolution des dépenses ? Pour le coup, c’est bien vrai : elle a été freinée. Autour de 6 % de croissance annuelle avant la réforme, autour de 4 % depuis, dans le champ de l’ONDAM. Même si les mauvais esprits observent que c’est bien le moins, à force de forfaits, de franchises, de déremboursements, de chasse aux arrêts de travail et de culpabilisation d’assurés qu’on veut responsabiliser tant ils sont irresponsables… Et la Commission des comptes de la Sécurité sociale (CCSS) constate méchamment qu’en 2007 les dépenses repartent à la hausse, envers et contre tout : + 4,2 %, contre 3,1 % en 2006 et 4,0 % en 2005. Sans le “plan de redressement” de la fin 2007, on revenait à 2004, à près de 5 %… Tout ça pour ça ! La même CCSS remue le fer dans la plaie : la dérive concerne, pour l’essentiel, les deux postes sur lesquels tu avais tout misé. Les indemnités journalières, à + 5,6 % et les médicaments, à + 4,2 % reprennent leur envol. C’est la limite de la maîtrise dite “médicalisée”…

La maîtrise médicalisée ? Tous les esprits chagrins, Dieu sait s’ils sont nombreux, prendront un malsain plaisir à ricaner sur la modestie des objectifs et la dégradation des résultats. Année après année, les premiers sont fixés à la baisse : 998 M€ en 2005 ; 791 M€ en 2006 ; 623 M€ en 2007. Quand les dépenses de l’Assurance maladie atteignent 140 Md€… Much ado about nothing. Et, chaque année, les seconds se dégradent davantage : 721 M€ en 2005 ; 601 M€ en 2006 ; 378 M€ en 2007. 60 % de réalisation… Combien pour 2008 ? On aura beau dire que ça vaut mieux que rien, beaucoup diront quand même que ça n’est pas grand-chose. Comme Pascal Beau, dans Espace Social Européen du 13 avril 2007 : “Les réalités dynamiques de la maîtrise médicalisée ne sont qu’embryonnaires”. Pas étonnant qu’on ait fini dans la maîtrise comptable…

Ne fais pas le combat de trop. Tout Rocky que tu es, tu n’es pas Balboa

Oui, la maîtrise comptable… Les plus cruels de tes ignobles contempteurs t’accuseront de n’être qu’un comptable, un obsédé des chiffres… Et s’étonneront que tu n’aies pas axé ton plaidoyer autour de cette antienne que les directeurs locaux ont l’ordre de psalmodier : “La réforme de 2004 préserve et renforce l’égalité d’accès aux soins, préserve et renforce les valeurs solidaires de l’assurance maladie…”. La ficelle serait-elle trop voyante, le mensonge trop grossier ? Rends-toi à l’évidence : ta réforme est foutue. Tes ministres l’enterrent, qui en préparent une autre. Il se dit même qu’à l’Elysée, parler de la réforme provoque des sourires, à en croire Pascal Beau, qui ajoute, dans Espace Social Européen du 25 avril : “Et au PS aussi. C’est un des rares points de convergence de la classe politique française. Tout ou presque est donc à faire ou à refaire…”. Les chants désespérés sont les chants les plus beaux. Et le tien est si beau qu’il atteint le sublime. Ton chant du cygne, en quelque sorte. Tu fus l’homme d’une réforme historique. Pour la prochaine réforme, tout aussi historique, il en faudra un autre. Ne fais pas le malin, pas le combat de trop. Tout Rocky que tu es, tu n’es pas Balboa. Casse-toi avant d’être cassé. C’est un conseil d’ami. Je sais de quoi je parle…

Claude Frémont, ancien directeur de la CPAM de Nantes, 25 avril 2008.

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LE BILLET N° 20. Si j’osais me permettre…

Optique : Roselyne, tu nous sors par les yeux !

“Nulle et maladroite”… Vous vous fourrez le doigt dans l’œil : ce n’est pas Sarkozy parlant de sa ministre. Celle de la Santé, de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative, Roselyne Bachelot-Narquin. Je vous fiche mon billet qu’il aura dit bien pire, en des termes que la retenue que vous aimez ici interdit d’évoquer. Ce compliment, somme toute pondéré, est du Dr Jean-Luc Seegmuller, président du Syndicat national des ophtalmologistes de France (SNOF). Et c’est un galant homme : il ne vise pas la personne, mais juste sa sortie au Grand Jury RTL du dimanche 13 avril. Quatre mots, trois fois rien : “La question est posée…“. Mais quatre mots de trop. Surtout quand il s’agit de savoir si des secteurs entiers comme l’optique pourraient sortir totalement du giron de l’assurance maladie et être pris en charge uniquement par les complémentaires.

Roselyne et les chiens…

Ah, qu’avait-elle dit là ! Tout le monde lui est tombé dessus et le ciel sur sa tête. Par Toutatis ! La presse s’est déchaînée. Roselyne et les chiens. C’était bien la peine d’aller faire la mariolle et de jouer les divas chez le gentil Drucker, dans un Vivement Dimanche qui en faisait la nouvelle star de ce gouvernement, juste après Rachida, peut-être même avant ! Un combat dantesque. Dents pour dents et… œil pour œil, évidemment. Interpellée à deux reprises lors de la séance des questions à l’Assemblée nationale, le 15 avril, elle a fait les gros yeux et pris le mors aux dents, dénonçant une “polémique vaine et ridicule”. Ajoutant, pleine de cette onctueuse componction qui lui tient lieu de charme, qu’elle voulait, au contraire, “renforcer la prise en charge solidaire des dépenses d’optique, qui peuvent grever le budget de nos concitoyens les plus modestes”. Nous voici rassurés. On se disait aussi…

Petite erreur et grosse connerie…

Ce n’est pas rien d’être ministre ! Se maîtriser en permanence, veiller à ce que l’on dit, ne pas dire tout ce qu’on pense, souvent dire le contraire, faire croire qu’on est sincère, sourire toutes dents dehors… Et, la main sur le cœur, jurer, sur son honneur, qu’on ne veut que le bien de ses concitoyens. Certains sont passés maîtres dans cette posture compassionnelle, comme le gentil Xavier Bertrand, un artiste en son genre. Depuis l’affaire du Sonotone de Jacques Chirac, Mme Bachelot-Narquin avait fait des progrès dans la maîtrise du Verbe. Il lui en reste à faire. Elle en faisait l’aveu en excusant sa petite collègue Nathalie Kosciusko-Morizet (NKM) dans l’affaire des OGM : “Elle a peut-être eu un petit coup de blues. Il peut arriver à tout homme ou toute femme de faire une petite erreur”. C’était justement lors de ce fameux Grand Jury RTL. Sans encore réaliser qu’elle-même venait de faire une grosse connerie…

Du beurrage de lunettes…

Un couac supplémentaire dans la cacophonie… Mme Bachelot-Narquin est en plein désaccord avec son prédécesseur, M. Bertrand, qui déclarait au Panorama du Médecin, le 22 janvier 2007 : “Il faut être sérieux : les dépenses de santé vont croître, et on ne réglera rien en transférant les dépenses des régimes obligatoires vers les complémentaires ou les patients. Ce transfert ne modifiera en rien le poids des dépenses de santé dans le PIB…”. Et elle n’avait pas dû lire ce qu’en disait le futur président, le 20 février suivant, interrogé par le même Panorama du Médecin. Question : “Vous souhaitez réévaluer les périmètres des régimes obligatoires d’assurance maladie et ceux des régimes complémentaires. N’est-ce pas un moyen de baisser les prestations de l’assurance maladie obligatoire ?…” Réponse : “Pas forcément. Je propose, par exemple, un meilleur remboursement par l’assurance maladie des soins optiques et dentaires. Ces soins, indispensables à une vie digne et de qualité, sont aujourd’hui très mal remboursés…” Elle-même, à l’époque, était pourtant d’accord. Comme sur Europe 1, le 27 mai, défendant les franchises : “Une partie des financements dégagés sera dédiée à un meilleur remboursement des soins dentaires et des fournitures d’optique…” Ce qui s’appelle en mettre plein la vue. De quoi se mettre sous la dent. C’était avant qu’elle découvre que ça pourrait aussi servir à financer les soins palliatifs, la lutte contre le cancer et celle contre Alzheimer. Et surtout, c’était avant les élections… Ils nous beurrent les lunettes, quand ils parlent d’optique. Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. Et, dans ce domaine-là, on a beaucoup reçu…

Juste un ballon d’essai…

Mais le plus étonnant, c’est encore l’étonnement qui s’est manifesté. Comme si l’enjeu avait été perdu de vue : revoir le partage entre assurance collective obligatoire et assurance privée complémentaire, différencier ce qui relève de la solidarité et ce qui relève de la responsabilité individuelle… Telle est bien l’optique des réformes en vue, qu’on nous assène depuis des semaines. C’est loin d’être nouveau, mais à force d’agiter le machin, on sent bien que ça vient. Jean-François Chadelat avait mis les pieds dans le plat en avril 2003. Directeur du Fonds de financement de la CMU et, dans une autre vie, directeur chargé des questions de santé chez AXA, de 1990 à 1994, il avait présidé un groupe de travail pour la Commission des comptes de la Sécurité sociale et pondu un rapport très brillant, demeuré incompris : La répartition des interventions entre les assurances maladie obligatoires et complémentaires en matière de dépenses de santé. Il méritera sûrement qu’on en reparle un jour. Dans l’immédiat – et ce n’est d’ailleurs pas ce que Chadelat disait – commençons donc par les lunettes. Juste un ballon d’essai, qu’on pourrait transformer. Un transfert de cent millions d’ €uros, si l’on ne vise que les adultes, c’est vraiment trois fois rien, pas de quoi en faire un plat… Juste un mise en bouche, avant les soins dentaires : 700 millions d’€uros ; les prothèses dentaires : 800 millions d’€uros ; les médicaments à “vignette bleue” : 850 millions d’€uros ; un ticket modérateur de 10 % sur les “affections de longue durée” (ALD) : 800 millions d’€uros ; les cures thermales : 200 millions d’€uros ; la kinésithérapie : 200 millions d’€uros ; les transports sanitaires : 100 millions d’€uros ; l’homéopathie : 100 millions d’€uros… Dites-moi si j’en oublie. Mais ne me dites pas que ces pistes ne sont pas à l’étude. Depuis le temps que nos technocrates, dans l’Assurance maladie et ailleurs, nous parlent de périmètre de prise en charge et de panier de soins, ils finiront bien par nous dire ce qu’ils veulent mettre dedans. On voit bien, en tout cas, qu’une règle à calcul, de celles qu’à Polytechnique on vous enfonce dans le crâne à la place du cerveau, suffit à boucher le trou de la Sécu. A défaut de combler le vide de la pensée. Ce n’est pas à la CNAMTS qu’on dira le contraire…

La vision des assureurs privés…

Un qu’avait lu le rapport Chadelat, contrairement à vous, chers lecteurs ignares de cet immonde Billet, c’est bien Gérard de La Martinière, président de la Fédération française des sociétés d’assurances (FFSA). Deux mois plus tard, dans une conférence de presse du 4 juin 2003, il donnait sa vision : “Les assureurs ont quelque chose à dire sur la santé. Le moment est venu pour eux de passer du stade de payeur aveugle à celui d’assureur responsable dans certains domaines et pour certaines prestations…”. Et de se déclarer prêt à rembourser au premier €uro les prestations optiques, dentaires et auditives. En souhaitant que l’Assurance maladie “se recentre sur son cœur de métier” : les choses sérieuses et les maladies graves… Cent fois, sur le métier, il remit son ouvrage. Les assureurs privés sont des stratèges sur le long terme, leur politique n’est pas de courte vue. Ils savent que, tôt ou tard, ils rafleront la mise. Dans un communiqué de presse du 1er mars 2004, après une rencontre avec Jean-François Mattéi, ministre de la Santé et de la Canicule, il remit le couvert : “Les assureurs sont prêts à prendre en charge intégralement certains domaines sans enjeu vital, pour lesquels ils ont fait preuve d’un savoir-faire certain : l’appareillage – optique, dentaire, audioprothèses – et les soins dentaires…”. Et pas plus tard que le 28 septembre 2007, dans Espace Social Européen, où il évoquait “l’occasion de sortir du système actuel de cofinancement de la couverture santé pour aller vers un nouveau système recentrant sur l’assurance de marché la couverture complète de certains risques : l’optique et le dentaire pour les adultes et une part significative des médicaments, par exemple”. Ah, ce “par exemple” ! C’est bon Gérard, arrête ton char, on a compris…

Mais la Sécu l’a bien cherché…

On peut en discuter jusqu’à perte de vue. Mais tout cela va quand même dans le sens de l’histoire et c’est dans l’air du temps. Même les myopes peuvent le voir : la perche est assez grosse. Une perche tendue par la Sécu elle-même. De quelle légitimité peut-elle se réclamer ? Quand son intervention atteint le dérisoire et frôle le ridicule : pas plus de 6 % des dépenses concernées ; quand elle rembourse la monture 1,85 €, et le verre entre 1,49 et 15,95 €uros, selon la correction; quand elle prend en charge pour 75,25 € une couronne dentaire facturée cinq ou dix fois plus; quand elle rembourse 130 € une prothèse auditive dont le prix moyen est douze fois supérieur… Et vous voudriez que les complémentaires ne lorgnent pas dessus ? D’autant que de La Martinière a raison : quand on nous en met plein la vue avec une maîtrise soi-disant médicalisée dont les résultats n’éblouissent personne, sauf la direction de la Cnamts, les assurances complémentaires ont déjà bien compris ce que veut dire “gestion du risque”. Avec ses quatre millions d’assurés, sa plate-forme conseil, ses réseaux d’opticiens, de chirurgiens-dentistes, de pharmaciens et d’audioprothésistes, le groupe Santéclair (AGF, MAAF-MMA et IPECA) dame le pion à Mme la Sécu. Un groupe dirigé par Marianne Binst, qui déclarait déjà en 2003, lorsqu’elle était directrice générale de Santé Conseil Service, une filiale des AGF : “Nous sommes prêts à nous engager sur le transfert vers les complémentaires de cinq prestations ; l’optique, le dentaire, les cures thermales, les prothèses auditives et les médicaments de confort”. Tiens bon, Marianne, ça va le faire…

Les yeux pour pleurer…

Alors, forcément, les assurés en ont pris acte et se sont résignés. Ne comptant plus sur la Sécu quand celle-ci les compte pour du beurre, ils plébiscitent les complémentaires santé. Selon le Baromètre LH2-CISS du 28 février 2008, ils considèrent à 77 % que les mutuelles sont légitimes pour représenter les malades et les usagers du système de santé. Et le Credoc nous apprend que 67 % des salariés jugent intéressante l’idée de confier totalement aux complémentaires la prise en charge des soins très peu remboursés par la Sécurité sociale (Enquête CTIP/CREDOC, 22 février 2008). Considèrent-ils, comme la ministre, qu’elles ont des “marges de manœuvre” qui les dispenseraient d’augmenter leurs cotisations ? Croient-ils que la Sécu baisserait les siennes ? Ou, plus généralement, sont-ils acquis à l’idée que tout autre système vaudrait mieux que le système actuel, si mal défendu par ceux qui prétendent le défendre, au nom d’une démocratie sociale réduite à la caricature ? Si tel est bien le cas, et c’est hélas à craindre, la ministre n’a pas à se gêner. Quitte à ce qu’un jour il ne reste plus que leurs yeux pour pleurer à des assurés qu’on appelle “sociaux”, que déjà la Sécu appelle ses clients…

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LE BILLET N° 19. Si j’osais me permettre…

Les Français et la santé: salauds de riches!

C’est vraiment dégueulasse!… Deux rapports viennent de tomber, qui confirment ce que l’on savait déjà mais qu’il faut répéter. L’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (IRDES) a sorti les premiers résultats de l’Enquête Santé Protection Sociale 2006; l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) a publié les résultats approfondis du Baromètre santé 2005. A tomber sur le cul. Ah oui, salauds de riches, il n’y en a que pour eux!…

Lisez ces deux rapports, vous serez édifiés. Sauf que je vous soupçonne de l’être depuis longtemps déjà… Que disent-ils, en substance? Le premier: “Les ménages bénéficiant des revenus les plus élevés, les cadres notamment (salauds de cadres!), se déclarent en meilleure santé et bénéficient d’un accès plus facile et relativement moins cher à la complémentaire santé, notamment par l’intermédiaire de leur entreprise”… Le second: “Les données du Baromètre santé 2005 dévoilent des inégalités importantes en termes de perceptions, d’attitudes et de comportements de santé selon le niveau d’études ou de revenus…”.

Des riches qui vivent plus vieux et en meilleure santé…

Certes, les riches meurent aussi. Il faut bien une justice. Mais ils vivent plus longtemps. Un cadre supérieur de 35 ans peut espérer vivre près de huit ans de plus qu’un ouvrier qualifié du même âge. Pire encore, ils restent plus longtemps en bonne santé: 15 % des personnes se déclarent en moyen, mauvais ou très mauvais état de santé parmi les ménages de cadres, mais 37 % parmi les ménages d’employés du commerce. En novembre 2006, à l’occasion de la Journée mondiale du diabète, l’Institut national de veille sanitaire (INVS) dénonçait l’injustice: 60 % des diabétiques de 45 à 79 ans ont un niveau d’études inférieur ou égal au BEPC. Et l’on connaît le lien avec l’obésité, dix fois moins fréquente parmi les enfants de sept à neuf ans, quand leur père est cadre ou exerce une profession libérale. En septembre 2007, la Cnamts recensait près de deux fois plus de personnes atteintes d’une affection de longue durée (ALD) parmi les titulaires de la CMU que dans la population générale. Et bien d’autres données, allant dans le même sens, qu’il serait accablant de toutes citer ici…

Des riches qui se protègent mieux contre la maladie…

C’est que ces salauds de riches ont vraiment tout pour eux: ils fument deux fois moins que les pauvres, boivent aussi deux fois moins, quand ils ont Bac+5; la pratique habituelle d’un sport est trois fois plus répandue chez les personnes dont le niveau de diplôme est supérieur au Bac, deux fois plus dans les foyers ayant un revenu égal ou supérieur à 1500 euros; ils passent deux fois moins de temps vautrés devant la télé; et puis voici le comble: selon l’INPES, les personnes ayant un diplôme supérieur au baccalauréat sont deux fois plus nombreuses que les sans-diplôme à porter un casque quand elles font du vélo! Pour les actes de prévention et de dépistage, 92 % des femmes ayant des revenus élevés ont eu recours à la mammographie, contre 70 % pour celles à revenu faible; une femme cadre sur dix déclare n’avoir jamais fait de frottis, contre plus d’une sur quatre parmi les ménages d’ouvriers non qualifiés, d’agriculteurs ou d’employés du commerce.

Des riches mieux couverts en cas de maladie…

Mais enfin, heureusement, il arrive que les riches ne soient pas épargnés. La maladie est parfois injuste, qui les atteint aussi. Et elle peut coûter cher. Sauf qu’ils ont tous ou presque une assurance complémentaire. Sept pour cent des Français en seraient dépourvus, mais ce n’est qu’une moyenne. Le taux atteint les 15 % parmi les ménages gagnant moins de 840 euros, 18 % chez les chômeurs, mais ne dépasse pas 4 % chez ceux qui disposent de plus de 4 600 euros par mois. Ouf! A 71 %, les ménages de cadres bénéficient d’un contrat collectif au sein de leur entreprise, mais seulement 49 % pour les ménages d’ouvriers non qualifiés, 45 % pour les employés du commerce. D’où un problème croissant de renoncement aux soins (soins bucco-dentaires, lunettes, spécialistes…) qui touche essentiellement les bas revenus et les personnes dépourvues d’assurance complémentaire, mais épargne largement les personnes bien couvertes.

De quoi donner aux pauvres l’envie de devenir riches…

Allez, n’en jetons plus. La conclusion s’impose: il faut éradiquer les riches. Si jamais ce n’était pas possible, on pourrait suggérer une autre solution,  peut-être même meilleure: éradiquer la pauvreté. Pas pour que les pauvres deviennent riches, ce serait trop demander. Si tout le monde était riche, il n’y aurait plus de riches. Comme si tout le monde était pauvre, il n’y aurait plus de pauvres… Mais qu’au moins les plus pauvres deviennent un peu moins pauvres, quitte à ce que les plus riches deviennent un peu moins riches. Sans doute serait-ce déjà une révolution, tant c’est bien mal parti. N’est-ce pas, cher Martin Hirsch, décidément trop cher…

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LE BILLET N° 18. Si j’osais me permettre…

Syndicats médicaux à l’amende : Une belle branlée !

By Jove ! s’exclama Mortimer, juste revenu du Gondwana. Il tendit le journal à son ami Philip. Heavens ! Bloody good news, indeed ! renvoya celui-ci, en parcourant l’article. Une sacrée bonne nouvelle, en effet, qui allait faire grand bruit au pays des Froggies. Et par les temps qui courent, c’est tout de même assez rare. Quelque chose d’inouï, du vraiment jamais vu.

Une sanction infamante…

Sept syndicats de médecins libéraux français condamnés à une amende de 814 000 euros pour avoir incité leurs adhérents à majorer indûment leurs tarifs entre 2001 et 2005, grâce à une utilisation abusive par les spécialistes en secteur 1 du « dépassement exceptionnel » (DE). Une entente illégale, a jugé le Conseil de la concurrence dans sa décision du 2 avril 2008. Un préjudice pour les patients qu’il chiffre à 180 millions d’euros. Good gracious ! On ne se privera pas du plaisir, un tantinet sadique, de détailler l’amende, par ordre décroissant, celle-ci étant répartie entre les syndicats en fonction à la fois de leur degré d’implication dans les faits incriminés et du niveau de leur capacité financière à s’acquitter de la dette. CSMF (Confédération des syndicats médicaux français) : 220 000 euros ; SYNGOF (gynécologues) : 200 000 euros ; UMESPE (Branche spécialistes de la CSMF) : 150 000 euros ; SML (Syndicat des médecins libéraux) : 135 000 euros ; SNPF (pédiatres) : 38 000 euros ; SNPP (psychiatres) : 37 000 euros ; FMF (Fédération des médecins de France) : 34 000 euros. Ce qui fait bien 814 000 euros… Finalement une paille, au vu du préjudice.

Quelques souvenirs de guerre. La C à 20 euros…

On excusera un ancien combattant de ressasser quelques souvenirs de guerre et même de se réjouir que justice soit rendue. Une fois n’est pas coutume… L’affaire commence en octobre 2001, lorsque l’UMESPE lance un premier mot d’ordre, bientôt repris par le SYNGOF en décembre, puis par les autres en 2002, pour une application la plus large possible de ce foutu DE. Mais, dans les premiers temps, ça ne fait pas grand bruit. Le terrain va plutôt être occupé par les généralistes et leur mot d’ordre de la consultation à 20 euros. « La C à 20 euros, parce que je le vaux bien ! », le slogan a fait mouche. Ils finiront par l’obtenir, en juillet 2002, après des mois de frondes et d’escarmouches, de tarifs illicites et de manifestations parfois violentes. Comme à Nantes, le 27 mars 2002, lorsque la CPAM est assaillie par une horde sauvage de mille « toubibs en colère » venus de toute la France, bavant et vociférant aux cris vengeurs de « Frémont, démission ! ». Ah, quelle heureuse époque ! Celle où les coordinations, faux nez des syndicats, vomissaient leurs ordures, partout sur Internet : « Frémont, le Francis Heaulme du médecin français ! Le Duce de la Cnam, le Caudillo de la Sécu ! Tous à Nantes, pour pendre Frémont haut et court !… ». Et vous savez pourquoi ? Parce que j’avais osé, le premier, suspendre la prise en charge des cotisations sociales de trois médecins qui pratiquaient systématiquement, avant l’heure, la C à 20 euros. Le « meneur » affichait, en 2001, un chiffre d’affaires de 1 300 000 F. (près de 200 000 euros d’aujourd’hui). Grâce lui fut rendue : il devint président du Conseil départemental de l’Ordre des médecins. Il l’est encore à ce jour et en rigole encore. C’était bien mérité… Moi, je n’avais pas mérité le soutien de la Cnamts : pas un mot d’encouragement, nul geste de soutien. Je finis par comprendre qu’il fallait s’allonger. L’Assurance maladie préfère la position couchée. Les sanctions furent levées. Au nom du bon climat…

D’une guerre à l’autre. La CS à 30 euros…

Revenons à nos moutons. « Au tour des spécialistes », titrait Ouest-France le 10 septembre 2002. La CS à 30 euros, je le vaux bien. Ma santé j’y tiens… Puisque la C vaut 20 euros et que je tiens à mon pognon… Alors, en attendant, pratiquons le DE. Et l’UMESPE s’expliquait : « En ce qui concerne le DE, nous considérons qu’il doit être modulé en tenant compte bien sûr des conditions économiques des patients, en le basant sur 30 euros et au-delà… Par contre, variez vos DE et ne le faites pas sur la totalité de vos actes, pour ne pas en faire un tarif syndical illégal ». Vous avez vu le côté social ? Ah, les bonnes âmes ! Le SYNGOF n’a pas de ces pudeurs, dont le Conseil de la concurrence note qu’il « recommandait à ses adhérents d’imposer ce supplément aux bénéficiaires de la couverture maladie universelle (CMU) ». Quelle idée aussi pour les pauvres de nous faire des enfants, qui viendront augmenter la cohorte des pauvres ! Et dire que son président est nantais… Bon, passons. Le président de l’UMESPE de Lorraine énumérait les cas d’application du DE, dans un courrier du 17 février 2003. Par exemple, pour un rendez-vous inférieur au délai « normal » compris entre un mois et demi et quatre mois ; pour une consultation de suivi dans un délai inférieur à six mois ; pour un rendez-vous en dehors des heures ouvrables des dispensaires (sic), soit 8h30 à 12h et 14h à 17h ; pour la présentation de la carte SESAM-Vitale, obligeant le médecin à pratiquer la télétransmission… Toutes choses considérées comme une « exigence particulière du malade » justifiant le DE. Pardonne-leur, mon Père, ils sont devenus fous. Mais avec une excuse. Celle que le bon Pr Jean-François Mattéi, ministre de la Santé à l’époque, avant la canicule, leur servit sur un plateau, d’argent évidemment : « Je considère que les dépassements sont la marque d’un désespoir et d’un désarroi qui conduisent à sortir quelquefois des lignes tracées… ». (Lyon, 17 février 2003, APM-Reuters). Jean-Pierre Davant, président de la FNMF, n’en est pas revenu, qui déclarait, la semaine d’avant : « Il s’agit de l’expression d’un mépris envers les malades, au travers d’une urgence gérée par l’argent… ». (Le Quotidien du Médecin, 10 février 2003).

Et Nantes, une nouvelle fois, partit comme en 40…

Le plus désespéré de tous ces malheureux spécialistes était sans doute cet ophtalmologiste de la région nantaise. Pensez donc : sans dépassements à l’époque, ses honoraires en 2001 ne dépassaient qu’à peine 1,5 millions de francs (230 000 euros). Hell, une misère ! On imagine son désarroi. Le désespoir le conduisit à appliquer, à son corps défendant, mais carrément plein pot, les consignes syndicales. Des tarifs compris entre 30 et 40 euros pour les trois-quarts des actes. En dépit d’avertissements sans frais, il persista obstinément. Oublieux de la leçon administrée par les généralistes, on alla au charbon : déconventionnement pour une durée de douze mois, notifiée le 27 mars 2003. Fallait-il être bête ! Cinq cents médecins spécialistes prirent Nantes d’assaut le 17 avril, sous la bannière de trois généraux : le Dr Michel Chassang (CSMF), le Dr Dinorino Cabrera (SML) et le Dr Jean-Luc Seegmuller, président du syndicat national des ophtalmologistes SNO). Monté sur son estrade, autant que ses ergots, celui-ci déclara : « A Nantes, une personnalité très particulière se livre à des actes extravagants. Nous nous battrons pour obtenir des tutelles de l’Assurance maladie qu’elles se désolidarisent de ce monsieur. J’ai personnellement écrit au président de la République en ce sens… ». Que croyez-vous qu’il arriva ? Que la Cnamts me soutint, naïfs que vous êtes ? Il ne faut pas rêver. De multiples pressions conduisirent, une fois de plus, au retrait de la sanction. Au nom du bon climat…

Une sanction somme toute modeste…

Montant du préjudice : 180 millions d’euros. Montant de la sanction : 814 000 euros. Soit guère plus de 0,45 %… Le Conseil de la concurrence semble lui-même le regretter : « Du fait de l’importance des montants, le Conseil est empêché d’appliquer sa pratique décisionnelle habituelle consistant à ajuster les sanctions pécuniaires infligées de telle façon que leurs montants soient au moins équivalents aux surprofits tirés des pratiques. En effet, en l’espèce, ce surprofit a été acquis par les médecins adhérents et non par les syndicats eux-mêmes, les ressources propres de ces derniers n’étant pas d’un ordre de grandeur suffisant pour rembourser ce surprofit… ». Du moins est-ce l’occasion de connaître ces ressources, profitons-en lâchement pour les donner ici ; à n’en pas croire ses yeux, de quoi faire des jaloux : pour les sept syndicats condamnés, 10 744 1556 euros sur cinq ans, de 2001 à 2005. Une moyenne proche de 2,2 millions d’euros par an. Et voici le détail pour l’année 2005. CSMF : 1 320 921 euros ; SYNGOF : 727 463 euros ; UMESPE : 592 153 euros ; SML : 588 800 euros ; FMF : 293 902 euros ; SNPF : 245 136 euros. Total 2005 : 3 925 968 euros… Alors, Le Quotidien du Médecin du 4 avril n’a sans doute pas tort d’écrire qu’il s’agit d’un « coup dur pour les finances des syndicats ». Mais tout est relatif. Pour prendre le seul exemple de la CSMF, la sanction représente certes plus de 16 % de son budget annuel, mais guère plus de 4 % de ses ressources 2002-2004, sur les trois années véritablement concernées par les exactions condamnées. Et puis, après tout, 180 millions empochés indument par les médecins moins 814 000 à payer par les syndicats, cela fait encore plus de 179 millions de profits illégitimes. On suppose donc que les premiers ne manqueront pas de couvrir les seconds. Le reste pourrait leur servir à dédommager les assurés lésés, seules vraies victimes de ce coup dur pour leurs finances. Mais de cela ils se moquent, ce n’est pas leur problème…

Merci à la Fédération nationale des familles rurales…

Juste un mot pour finir. Cette condamnation est l’aboutissement d’une procédure engagée le 20 mai 2003 par la Fédération nationale des familles rurales. On aurait aimé qu’elle le fût par la Caisse nationale d’assurance maladie elle-même. Certes, dans une déclaration du 20 février 2003, Jean-Marie Spaeth, alors président de ce qui était encore le conseil d’administration de la Caisse nationale, avait eu des mots très durs pour condamner ces exactions. Des paroles en l’air, il parlait dans le vide. Et la Cnamts ne fit rien, laissant à d’autres le soin d’agir, comme d’habitude. Démontrant une fois de plus que les vrais représentants des intérêts des assurés sociaux ne sont pas ceux qui se targuent de l’être, au nom d’une démocratie sociale réduite à la caricature. Damned, We’re lost ! comme disait Mortimer, dans Le Piège diabolique. Lui s’en est bien sorti. Pas si sûr qu’on s’en sorte…

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LE BILLET N° 17. Si j’osais me permettre…

Vous avez aimé le DMP ? Vous allez adorer la carte Vitale 2 !

Lundi 3 mai 2004. Il est 20 heures sur TF1. Mesdames, Messieurs, bonsoir. Gros plan sur le Ministre, qui recoiffe sa mèche et brandit une carte. Une petite carte verte. Les cuillères restent en l’air, le potage refroidit. La France retient son souffle. « Mes chers concitoyens, ne cherchez plus la cause du trou de la Sécu. Moi, Philippe Douste-Blazy, ministre de la Santé et de la Protection sociale, je l’ai trouvée pour vous. Vous voyez cette carte ? Eh bien sachez, mes chers concitoyens, qu’il y en a dix millions qui circulent en surnombre et nourrissent la fraude. Je vais m’en occuper. Finissez votre soupe ». Ainsi naquit la carte Vitale 2.

Un instrument contre la fraude ?

Une carte super géniale ! D’abord, elle comporterait la photo de son bénéficiaire. Et peut-être même ses empreintes digitales… Enfin Mustapha n’allait plus pouvoir se faire passer pour Mamadou. L’idée était ancienne. Le gouvernement y avait renoncé en 1996 ; le Sénat l’avait retoquée en 2003 : un coût certain, pour un intérêt incertain… Jean-Marie Spaeth, président du conseil d’administration de la Cnamts, le disait le 5 mai 2004 sur LCI : « Il est surréaliste d’assimiler le nombre de cartes Vitale avec des fraudes… ». Le Canard Enchaîné en cancanera plus tard, le 8 novembre 2006 : « Avec un surcoût de 35 millions d’euros, la facture équivaut à 35 années d’escroquerie ». Dès le 7 mai 2004, Christophe Vanackère, rédacteur en chef d’Espace Social Européen, avait tapé dans le mille : « Nous voilà placés une nouvelle fois devant un très bel exercice de communication politique, qui livre des chiffres chocs à un grand public particulièrement ignorant des détails, qui utilise des mots frappant les esprits… Si la lutte contre les abus de toute nature doit être une priorité, s’en servir pour cacher une impossibilité à agir sur d’autres leviers est particulièrement discutable ». Supposer même que la photo sur la carte pût servir à empêcher la fraude témoignerait d’une virginale candeur. Et le ministre finit par en rabattre, qui changea de discours : la carte Vitale 2 devint un formidable outil au service de la santé publique. Comme le dossier médical personnel (DMP). Ce n’était pas bon signe…

Une carte d’identité de santé ?

Mercredi 21 juillet 2004. Allez, on change de chaîne. Il est 20 heures sur France 2. Mesdames, Messieurs, bonsoir. Mais la soupe est la même. Cette fois, le ministre est flanqué de son secrétaire d’Etat à l’assurance maladie. Un certain Xavier Bertrand, qui dépassa vite son mentor dans l’art de vendre des Frigidaires à des Eskimos, comme la suite le prouva. La scène se passe à Paris, au siège de la Sagem. Nos deux biloutes sont là, hilares, leur carte dans la main. Une carte Vitale 2. Ah, ça n’a pas traîné ! « Trois minutes ont suffi ! » s’extasiait Ouest-France le lendemain. Ce n’est pourtant pas rien : Une capacité de 32 kilo-octets, huit fois plus que Vitale 1. On en reste K.-O. De quoi contenir tout ce qu’on voulait savoir et qu’on n’osait pas demander. Les coordonnées de la personne à contacter en cas de malheur, l’identification du médecin traitant, le groupe sanguin, les allergies éventuelles, les traitements réguliers, la couverture complémentaire, l’accord pour un don d’organe, les vaccinations… Enfin tout quoi, on en oublie sans doute. Tout ému, Philippe confiait qu’il avait désigné son pote Xavier comme personne à contacter et… lui-même comme médecin traitant. Ce qui fit rigoler beaucoup de généralistes, qui, depuis ne rigolent plus. Et d’ajouter, emporté par l’émotion : « C’est une véritable carte d’identité de santé, clé d’accès au DMP… ». Tout était donc réglé, ne restait plus que le visuel : « Dès mars 2005, les assurés pourront donner leur avis sur celui qu’ils préfèrent, via Internet ». (Libération, 22 juillet 2004). Ah bon ?… Pour le calendrier, pas de problème, juste une formalité : « La carte sera adressée aux assurés sociaux à partir de mai 2006 et jusqu’à fin 2007 ». (Le Monde, 23 juillet 2004).

Si on parlait calendrier ?

19 septembre 2006. Conférence de presse à Sartrouville… Frédéric van Roekeghem, directeur général de la Cnamts, présente la carte Vitale 2, en présence de Michel Régereau, président du conseil de ladite et de Xavier Bertrand, devenu évidemment ministre à la place du ministre. Que dit notre Rocky ? « Dès la fin du mois de décembre 2006, les premières cartes Vitale 2 seront distribuées en Bretagne. En février 2007, le dispositif sera étendu aux Pays de la Loire, puis progressivement aux autres régions. Dans une première phase, cela concernera les assurés ayant déclaré leur carte perdue, volée ou défectueuse, ainsi que les nouveaux affiliés et les jeunes atteignant 16 ans. Au total, 11,6 millions de cartes seront émises en 2007, 14,8 millions en 2008, 15,9 millions en 2009 et 16,9 millions en 2010, soit 59 millions de cartes en quatre ans… ». Et Le Moniteur des Pharmacies de titrer naïvement, le 23 septembre : « Carte Vitale 2 : Elle arrive ! ». Cela aurait pourtant dû leur rappeler les discours sur le feu DMP ? Seul un polytechnicien peut manier les chiffres avec un tel aplomb. On n’ose pas dire manipuler. La suite, comme d’habitude, lui rabattit le caquet. Il y fallut d’abord un décret, qui ne vint que le 14 février 2007. Puis deux arrêtés, qui ne furent pris qu’en mars. Si bien que l’expérimentation bretonne ne débuta qu’à fin avril et que les Pays de la Loire durent attendre le mois de juin. Le très sérieux Quotidien du Médecin s’autorisa un ricanement de mauvais goût, le 17 janvier 2007 : « Les seules cartes Vitale 2 en circulation à la mi-janvier sont celles que le GIP Sesam-Vitale a émis pour ses cartes de vœux… ». Les faquins, les butors ! Car enfin, direz-vous, qu’importe ce décalage, on a vu tellement pire ! D’autant que l’arrêté ministériel prévoyait prudemment le maintien de Vitale 1 jusqu’au 30 novembre 2007. La suite vous donne tort.

Alors, où en est-on ?

25 mars 2008. Le Quotidien du Médecin crache le morceau et casse la baraque : « Les ratés de Vitale 2. Des problèmes de numérisation des photos ralentissent considérablement la diffusion des cartes. Un million et demi de cartes seulement ont été attribuées… ». Bien loin des douze millions qu’on nous avait promis. Et dire que le ministre Bertrand s’était exclamé, le 19 septembre 2006 : « Cette carte Vitale 2 est très attendue des Français ! ». Ceux qui nous gouvernent ne savent vraiment pas ce que nous attendons. Non, M. le ministre, vous vous trompiez encore. Les Français n’en ont rien à cirer, ayant d’autres soucis. D’autant que la nouvelle carte, mise à part la photo, ne contient rien de plus que l’ancienne. En revanche, ils sont plus d’un million qui n’ont pas de carte du tout. Ce qu’ils attendent, c’est juste d’en avoir une, le numéro n’est pas vital : 2 ou 3, ils s’en foutent.

Une usine à gaz de plus?…

Suivez le mode d’emploi : une photo en couleur, 35 x 45, récente, réalisée par un professionnel ou dans une cabine photo « agréée », visage centré, de face et tête nue. Pas de sourire sur les lèvres, pas de cheveux dans les yeux, Carla. Pas de lunettes à verres teintés. Nicolas, enlève tes Ray-Ban… Surtout, n’oubliez pas de joindre une photocopie en noir et blanc de votre carte d’identité. Pour être sûr que c’est bien vous, pour peu qu’on vous reconnaisse. Nos amis à peau noire n’ont vraiment pas de chance : il paraît que leur visage n’est pas reconnaissable ! Il y a du racisme dans les photocopieurs. Bref, le taux de rejet était supérieur à 30 % pendant le démarrage en Bretagne ; près d’un an plus tard, il dépasse encore les 20 %… Imaginez le pataquès. A ce rythme-là, ce ne sont pas quatre ans qu’il y faudra, mais peut-être au moins dix. Comme pour le DMP. Décidément…

Cette nouvelle mésaventure n’est qu’un épisode de plus dans une longue série de fiascos lamentables, dont certains sont plus graves. Qu’ils soient ou non en l’attente de leur carte, ce que les Français attendent c’est qu’enfin on arrête de les mener en bateau. Assez de fariboles et autres billevesées. Trop de calembredaines et de carabistouilles. Au train où vont les choses, c’est loin d’être gagné !…

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